Dialogue entre Maghreb et Machreq : Hassan Hanafî et Mohamed Abed Al-Jâbirî

Dialogue entre Maghreb et Machreq :

                          Hassan Hanafî et Mohamed Abed Al-Jâbirî

                                Traduction de Agnès Lossois

   « Le Maghreb et le Machreq ne sont pas deux données fondamentales, deux unités propres ou deux régions distinctes reflétant deux conceptions de l'unité et deux expériences régionales distinctes ; ce sont les deux ailes d'un seul monde, le monde arabe ou, si sil'on veut, le monde islamique.

  De même que l'unité n'est pas un concept pratique, un subterfuge visant à pallier les inconvénients d'un Etat régional en augmentant les avantages et réalisations des composantes de cette unité, ce n'est pas non plus un concept régional qui intègrerait les entités étatiques modestes dans un rassemblement d'entités plus importantes, comme c'est le cas pour le Conseil de Coopération du Golfe puis pour le Conseil de Coopération arabe et enfin pour l'Union du Maghreb arabe. L'unité n'est pas davantage un concept politique traduisant une volonté de libération nationale face au colonialisme ou à l'hégémonie de l'Occident ou de l'Orient. L'unité est plutôt le reflet, dans la réalité, d'une conception unitaire du monde tirée de la croyance en l'unicité, unicité des forces de l'individu, unicité des couches de la société et, du point de vue historique, unicité du patrimoine et de l'espèce humaine.

   Ainsi, il se peut qu'une des raisons de l'échec des tentatives d'unité arabe au cours de notre génération réside dans le fait qu'elles relevaient plutôt de concepts pratiques, de subterfuges régionaux et politiques, et non d'une croyance en l'unicité telle que la proclama autrefois Al-Afghânî à l'aube de notre renaissance moderne, ni comme cela exista il y a quatorze siècles, dans le Hejaz d'abord puis chez les Perses et les Romains, ni comme cela fut mis en lumière à l'origine de la Révélation : « Cette communauté qui est la vôtre est une communauté unique. Je suis votre Seigneur ! Adorez-moi donc ! » (Coran, sourate « Les Prophètes », v. 92. NDLR)

 Pourtant, en ce qui concerne l'unité, les points de similitude entre le Machreq et le Maghreb sont plus nombreux que les points de divergence. En effet, en Égypte et au Maghreb, islam et nationalisme sont deux éléments unis, sans médiation telle que l'arabité comme c'est le cas dans le pays de Cham. L'islam est le nationalisme, le nationalisme est l'islam. Cela s'est manifesté dans le grand Maghreb arabe incluant l'Égypte et le Soudan, c'est-à-dire dans le monde arabo-africain, au cours des mouvements de libération nationalistes : Al-Afghânî, Muhammad 'Abdu, la révolution d'Al-'Urabi, le mouvement nationaliste égyptien et ses liens avec l'islam en Égypte, la révolution d'Al-Mahdî au Soudan et le mouvement Sanûsî en Lybie, le rôle des oulémas de la Zeituna dans le mouvement nationaliste tunisien, l'association des oulémas en Algérie... Il semble que l'harmonisation ne s'opéra pas seulement entre les mouvements nationalistes du Maghreb arabe mais fut également recherchée avec l'Égypte. En effet, les rebelles marocains s'y réfugièrent pour y organiser leurs mouvements nationalistes ... Issus d'Al-Azhar comme Houari Boumedienne, soufis au Maghreb, pèlerins marocains, les dirigeants de ces mouvements étaient partie intégrante de la vie quotidienne et populaire égyptienne.

   C'est une circonstance historique particulière qui présida véritablement à la naissance de l'arabité dans le pays de Cham, lequel faisait front à la Turquie : le nationalisme arabe se dressa face aux Jeunes Turcs, à la Ligue pour le Progrès et l'Unité et au mouvement laïc turc de manière générale. Les nationalistes arabes firent progresser l'arabité et réalisèrent l'indépendance du pays de Cham. Or, cette région fut rattachée au Hejaz dès la migration des premières tribus Samiya et les migrations saisonnières d'hiver et d'été. L'unité égypto-syrienne allait concrétiser ce lien et la « République Arabe Unie » (1958-1961) faire revivre dans nos mémoires l'expérience de Salah Al-Dîn. Nous proclamions alors que l'unité égypto-syrienne était le seuil de l'unité arabe.

  Mais l'unité a été ébranlée dans notre conscience et dans les faits car elle reposait sur une conception nationaliste traditionnelle plus proche de l'esprit du nationalisme qui prévalait au siècle précédent et liée non seulement à la langue, à la culture, à l'histoire commune et aux intérêts collectifs mais aussi à la race. Or, dès que l'on fait appel à la culture nationale et à son support essentiel qu'est l'héritage islamique, celui-ci se révèle davantage comme un moyen de propagande que comme un principe fondamental ; comment faire face aux accusations formulées par le mouvement réformiste à l'encontre du nationalisme, lui reprochant de prôner un laïcisme à fondement ethnique, et comment répandre ce nationalisme parmi les peuples qui perçoivent encore leur identité à travers l'héritage religieux ?

  Historiquement, ses partisans se comptaient pour la plupart parmi les chrétiens du pays de Cham, parmi ceux qui sortaient des écoles et des missions étrangères, ce qui les plaça dans une situation ambiguë au sein des masses arabes et de leurs dirigeants traditionnels.

   Que faisons-nous maintenant, historiquement, à une époque où la pensée nationaliste recule, non seulement au niveau de la nation arabe mais aussi au niveau mondial, en faveur d'une nouvelle coalition régionale et continentale ? Dans notre monde arabe contemporain, les aspects de l'unité actuelle s'étendent à toutes les idéologies laïques, le nationalisme, le libéralisme, le socialisme et le marxisme à des degrés divers. Nous, intellectuels arabes soucieux de notre patrie et profondément attachés au savoir, que faisons-nous de ce que l'on appelle à tort ou à raison le « réveil islamique » actuel en faisant abstraction de ses spécificités, de ses idées, de ses programmes ou de ses formes d'expression ? Que faisons-nous des tenants d'Al-Afghânî, de Rachîd Rida, de Hasan Al-Banna, de 'Abd Al-Hamîd Bin Badis, d'Al-Bachîr Al-lbrahîmî, de Tahar Bin Achour, etc. ?  Que faisons-nous du crédit dont jouit le monde arabe au sein du vaste monde islamique, en Afrique, en Asie ? Là où des peuples considèrent le monde arabe comme leur Qibla, s'attirent les bonnes grâces des Arabes, parlent leur langue dans leurs réunions privées car ce sont eux, sur la terre de la révélation, les porteurs du message et les gardiens de l'héritage avec les mosquées d'Al-Azhar, de Kairouan et de la Zeitouna à portée de leur regard. Et qu'en est-il de l'influence de Muhammad Iqbal et des partisans d'Al-Mawdûdî ? S'agit-il là du brassage entre l'élite et les masses quant à la question du nationalisme et de l'islam, dont ont parlé nos intellectuels ? Le nationalisme des élites et l'islam des masses ? En effet, nous ne doutons pas de l'unité si elle s'éclipse, nous n'ironisons pas sur elle ni ne la jugeons si elle se montre rétive. Au contraire, nous l'approfondissons, nous l'ancrons solidement dans la conscience des masses, nous lui donnons sa profondeur historique et la replaçons dans son véritable cadre.

  Dans ce sens, unitaire, doctrinal, théorique et pratique, l'Égypte est un État d'unité, unité de la pensée dans son homogénéité, unité de la croyance dans son esprit : Akhenaton, Moïse, Arius. [...] Comme l'écrivit Al-Kindî, « l'unité a été inscrite au sein de l'Égypte, géographiquement avec ses deux ailes, africaine et asiatique, et historiquement par son homogénéité à travers le temps. L'Égypte n'est pas l'État pharaonique car l'Égypte des pharaons ne fut qu'un centre au sein d'un univers plus vaste. Les coptes d'Égypte s'attachèrent au Nil, à l'héritage populaire et à la croyance en la nature unique du Messie ; enfin, l'arabité en Égypte est la dernière forme d'un projet unitaire de longue date, remontant à Ménas, qui unifia les deux territoires du nord et du sud, pour aboutir à Muhammad Alî et à Jamal Abdel Nasser qui unifièrent l'Égypte et le pays de Cham. Quant au Maghreb, il est semblable à l'Égypte, puissant dans son unité, depuis Târiq Bin Ziyad qui traversa le détroit en partant de Salé pour atteindre Damas en traversant l'Europe, réalisant ainsi l'unité du monde islamique avec, en son milieu, la Méditerranée, jusqu'à l'État des Almohades et la doctrine de leur mahdî, Muhammad Ibn Tûmart. Si le concept de « noyau territorial » s'est révélé opératoire pour ce qui est d'une unité-fusion dont le but était de combattre le colonialisme et d'ébranler les régimes politiques réactionnaires et leurs alliés, il n'est pas pour autant remis en cause par de nouvelles conceptions de l'unité : celles-ci partiraient de la nécessité de mettre fin à la dispersion et de s'en tenir à un minimum d'harmonisation des positions, même si cela ne devait se réaliser qu'à un niveau strictement régional et pour mettre fin aux campagnes de propagande, aux échanges d'accusations mettant en cause les dirigeants devant le peuple. L'histoire ancienne et moderne de l'Égypte atteste de la justesse de ce concept– l'unité de l'Égypte et du pays de Cham durant les Croisades, Muhammad Alî et Abdel Nasser, l'unité de l'Égypte et du Maghreb arabe sous les Fatimides, l'unité de l'Égypte et du Soudan dans l'histoire moderne, l'unité de l'Égypte et de la Lybie du temps de Nasser, enfin l'unité de l'Égypte et du Yémen par le sang, la révolution et le martyre... Les auteurs qui ont écrit sur l'unité en Égypte foisonnent, leur production abonde, mais ceux qui ont écrit sur le particularisme de l'Égypte peuvent se compter sur les doigts de la main...

  Cette acception romantique de l'unité-fusion fait que les Arabes avaient besoin d'un dirigeant charismatique tel que Jamal Abdennasser, et comme le déclara jadis Ibn Khaldûn, « les Arabes ne se constituent de pouvoir que sous la forme religieuse d'une prophétie, d'une wilâya ou plus généralement de l'impact de la religion ». Par conséquent, l'époque des miracles n'est pas encore révolue tant que persiste l'héritage populaire qui sécrète les conceptions de « fils du pays », de « créateur », de « protecteur », et tant que subsistent les attributs politiques de nos dirigeants, tels que za'îm, ra'îs, qâ'îd, etc... Jusqu'à ce que le peuple devienne son propre dirigeant et que les institutions se maintiennent au-delà des leaders.

  L'unité-fusion exprimait une volonté de libération nationale qui annihilerait les frontières instaurées par le colonialisme et ferait chuter les régimes réactionnaires qui lui étaient alliés. En vérité, l'unité était une « révolution » plutôt qu'un « état », une idée plutôt qu'une réalité ou, en termes philosophiques, c'était une « dérivation » plutôt qu'une « induction ». Il en fut ainsi de toutes les révolutions : la Révolution française exprima l'idée d'une seule humanité reposant sur les trois principes de Liberté, d'Egalité et de Fraternité. On rêva d'instituer une république mondiale globale avant qu'elle ne se change en État, mais dès qu'elle se transforma, elle devint un empire solide et victorieux avant de retrouver son état initial après une deuxième défaite : la royauté s'en revint.

  Le même phénomène eut lieu avec la Révolution russe, c'est pourquoi Lénine écrivit « La Révolution et l'État ». La même expérience se produisit en Iran lorsque l'islam en tant qu'idée réussit à renverser le Chah et à défier l'Occident ; la marge est grande entre le romantisme de la révolution et la mise en place de la structure. En effet, l'unité-fusion joua son rôle dans la libération, le combat contre les alliances et l'instauration de zones d'influence. Ce qui reste à effectuer actuellement, c'est la construction de l'unité, même si cela doit passer par la voie de la destruction : voir la fin du tunnel, en finir avec les groupuscules, l'éparpillement, les guerres confessionnelles, les conflits frontaliers et réduire l'isolement de l'État territorial dans ses frontières fermées, annuler les visas d'entrée, tout cela étant soutenu par de nouvelles couches sociales, liées par des intérêts économiques, libérées des obstacles douaniers et des permis d'import-export. [...]

                                                            Hasan Hanafî

Le libéralisme

 « Bien que le mot « libéralisme » soit un terme arabisé, il s'est enraciné dans la pensée contemporaine, a avivé la détresse dans notre conscience, exprimant désormais nos aspirations à la liberté et à l'émancipation. Malgré les drames contemporains et les atteintes aux libertés publiques qui sont notre lot quotidien, ce terme a toujours revêtu un sens positif : qualifier quelqu'un de « libéral » est plus élogieux que péjoratif, que la personne ainsi désignée appartienne à la petite ou la grande bourgeoisie, en raison de la longue oppression subie, et qu'elle s'exerce au nom du socialisme ou du progrès. Les aspirations des gens s'apparentent à une revendication pour les libertés publiques, même si cela doit aboutir au système capitaliste puisque, dans la mesure où ces libertés sont garanties, il est possible ensuite de critiquer la société capitaliste et d'en révéler les failles. En effet, sans ces libertés, les régimes socialistes se transforment en « système capitalistes déguisés », nous privant simultanément et de la liberté et du socialisme.

 Le libéralisme est le régime que nous avons expérimenté le plus durablement dans notre vie, à l'aube de la renaissance arabe moderne dont Al-Tahtâwî en Égypte et Khayr Al-Dîn Al-Tunsî en Tunisie furent les précurseurs. Al-Tahtâwî voulait construire un État moderne tel que le secréta la Philosophie des Lumières en Occident et tel que l'exprima la « Déclaration » de la Révolution française : Al-Tahtâwî la traduisit en terme de manifeste d'un État national moderne. Le libéralisme n'exigeait pas l'abolition de la royauté ou du califat mais recherchait plutôt une forme de monarchie aux pouvoirs limités, une constitution, un régime parlementaire reposant sur la multiplicité des partis, la liberté de la presse, un enseignement national indépendant, la responsabilité du gouvernement devant les représentants du peuple, la liberté d'expression, de pensée et de croyances, la liberté de se rassembler, de travailler.

  Le premier parlement qui exista dans la région fut constitué en Égypte en 1870. Ainsi, le colonialisme n'eut pas la possibilité d'y promulguer la loi sur les publications pour limiter la liberté de presse. Le libéralisme lutta sur plusieurs fronts pour construire l'État moderne : ouverture de canaux et de drains, construction de viaducs et de barrages, fondation d'écoles et d'universités, développement de l'enseignement sans discrimination entre les sexes, formation d'un esprit nationaliste indépendant. C'est encore au nom du libéralisme qu'éclatèrent en Égypte les révolutions nationalistes comme celle de 1919. Des batailles s'engagèrent également au sein de l'intelligentsia à propos de la poésie anté-islamique, de la représentation artistique dans le Coran et l'islam, des fondements du pouvoir à l'époque libérale, à tel point que le libéralisme semblait avoir apposé son sceau sur toute notre pensée moderne... On a parlé à ce propos de Arabic thought in the liberal age. Néanmoins, l'expérience libérale a pris fin comme si elle n'avait pas grandi dans son milieu naturel ou avait été semée sur une terre qui n'aurait pas été sienne. Le libéralisme a conduit à la répression, à l'assassinat de leaders de l'opposition (Hasan Al-Banna par exemple), à la ruine des partis, à la coopération avec le palais, aux alliances avec l'Occident, au développement de la féodalité, à la domination d'une minorité sur une majorité, à l'évasion fiscale, à l'hégémonie de la fortune sur le pouvoir, à l'enseignement payant, à l'extension de l'analphabétisme au sein des masses. Aussi la révolution se souleva-t-elle contre ce « libéralisme » et chercha-t-elle à instaurer des régimes qui dépasseraient leurs propres limites et qui se définiraient davantage en termes négatifs que positifs : anéantissement de la féodalité et de la prééminence de la fortune, suppression de l'analphabétisme, dissolution des partis, bannissement de la monarchie, refus des alliances avec l'Occident... etc.

  Pourquoi ce succès – relatif – du libéralisme à ses débuts, pourquoi son échec par la suite, bien qu'il reste capable, chez nous, d'attirer les intellectuels et de faire bouger les masses en dépit des réalisations de la dernière révolution arabe ? Il semble que cela soit dû au fait que le libéralisme a été extrait de son milieu, la culture occidentale, et implanté dans un milieu inadéquat. En effet, le libéralisme émergea en Occident au prix de longues luttes, à travers la réforme religieuse du XVe siècle puis la Renaissance du XVIe, le rationalisme du XVIIe, les Lumières du XVIIIe. Ces luttes commencèrent à porter leurs fruits à partir de la Déclaration des Droits de l'Homme et de la constitution d'un État national moderne. La réforme religieuse aboutit à la liberté de commenter le Livre saint, prérogative jusqu'alors monopolisée par l'Eglise, la liberté de défendre des positons ésotériques hors des croyances officielles, la liberté d'établir un lien direct entre l'homme et Dieu sans passer par la médiation des religieux, la liberté du citoyen de s'exprimer dans sa langue nationale en s'affranchissant de l'usage généralisé du latin. C'est pourquoi Weber associa le protestantisme à l'esprit libéral. A l'époque de la Renaissance, la conscience européenne se libéra de sa dépendance par rapport à l'Eglise et Aristote, se tourna vers la Raison et la Nature pour fonder une science nouvelle et évoluer du passé au présent, de l'imitation à l'innovation. Cela allait déboucher sur le « Je pense donc je suis » de Descartes et l'avènement d'une ère nouvelle. Si Descartes professait que la raison est le plus juste des moyens pour départager les individus, Spinoza déclarait quant à lui que la liberté de pensée ne met en péril ni la foi ni le salut du pays mais que sa suppression, au contraire, fait peser sur eux une certaine menace. La Raison se fit souveraine. Puis advint l'époque libérale moderne, époque des Lumières, juives chez Spinoza, chrétiennes chez Lessing, Herder et Kant, universelles chez les philosophes de l'Encyclopédie, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Diderot, d'Alembert... Cela aboutit à la Révolution française, puis allemande en 1848 avec les jeunes hégéliens, visant à créer une culture nationale censée porter les germes de l'unité allemande, de la renaissance du peuple allemand. Pour finir, Sartre déclarait : « Je suis libre donc je suis », confirmant ainsi une longue conquête qui avait vu tomber bien des martyrs, de Giordano Bruno à Gramsci.

 Le capitalisme européen émergeait alors, s'appuyant sur le libéralisme qui apporterait à tous la liberté tout en protégeant l'intérêt général par des mesures restreignant la concurrence sauvage. En ce qui nous concerne, l'expérience libérale a suivi un autre itinéraire. En effet, la multiplicité des doctrines et des jurisprudences est apparue chez nous à partir du Ier siècle de l'hégire, s'est poursuivie jusqu'au IVe siècle et a atteint son apogée à l'époque d'Al-Birûnî et d'Avicenne. Il y avait alors quatre écoles juridiques et toutes étaient représentées dans les moquées. Les différentes écoles avaient de vastes débats en dépit de leurs dissensions, ce qui développa l'art de la controverse.

  Ainsi trouvait-on un peu partout – à côté de la grande mosquée, aux abords du palais... – toutes sortes de publications qui ne faisaient l'objet d'aucune censure. Puis, la théologie naquit, et avec elle un vaste dialogue entre les religions. Les musulmans écrivirent dans des publications non islamiques, s'ouvrirent à la religion hindoue, à la sagesse persane, à la philosophie grecque, à l'héritage romain. Al-Farabî réalisa la synthèse entre Platon le divin et Aristote le sage dans une perspective rassemblant l'idéal et la réalité, l'image et la matière, l'essence et le sujet, l'au-delà et le terrestre, Dieu et le savant...

  Puis les Frères de la Pureté ont dialogué avec tous les courants. D'une science des fondements du fiqh on est passé à une science de la controverse dotée de ses propres règles. On a posé l'hypothèse d'une contradiction au sein des textes et on a institué la logique pour la résoudre [...]. Le pluralisme a atteint toute son ampleur, a débouché sur l'égalité des preuves, toute chose apparaissant alors équivalente à l'autre. L'on a fini par tomber dans le relativisme, le doute, le refus des sciences. Puis les Croisés sont intervenus. L'Umma s'est trouvée prise entre le libéralisme à l'intérieur et l'invasion extérieure, ce qui a incité certains philosophes, à la tête desquels Al-Ghazâlî, à mettre en cause pluralisme et rationalisme, à critiquer l'ésotérisme, les Mu'tazilites, les Kharijites... L'Umma a prôné la seule obéissance au souverain, même s'il s'était emparé du pouvoir par la force et la supériorité, et l'adhésion à la seule doctrine ach'arite qui affirmait la transcendance de Dieu et sa responsabilité directe et absolue dans toute action humaine.

  Une autre idéologie apparut, le soufisme, qui reposait sur l'ascétisme, la dévotion, la sobriété, la résignation, la patience. Doctrine ach'arite et soufisme – en d'autres termes, idéologie du pouvoir prônant sa glorification et idéologie de la soumission prônant l'obéissance – se conjuguèrent. Les deux démarches demeurèrent interdépendantes jusqu'au mouvement réformiste moderne, qui essaya de les séparer. Muhammad 'Abdu choisit pourtant une voie intermédiaire en demeurant ach'arite quant à l'unicité de Dieu et mu'tazilite quant à Sa justice. Une fois perdue la justice, c'est l'unicité telle que perçue par les ach'arites qui l'a emporté et qui domine aujourd'hui encore.

  Le libéralisme occidental n'eut donc aucun succès dans notre vie durant deux cents ans... Car la doctrine ach'arite fournit la base théorique du pouvoir absolu à partir de la tradition religieuse héritée et adoptée par les nommes. Or Dieu agit selon son bon vouloir, on ne le questionne pas sur ses actes, rien ne lui est caché. Ensuite, les ulémas du souverain investissent cette structure psychologique et la transposent de Dieu sur le souverain, du Créateur sur le chef de la police. Quant à la raison, elle est impuissante à évaluer le bien ou le mal, elle a besoin d'une tutelle extérieure et de ses directives. Enfin l'État est tout entier centré autour du personnage de l'imam, ses caractéristiques, la manière de le choisir, l'obéissance qu'on lui doit.

 Quant aux structures autonomes de l'État ou aux situations qui permettent de se soulever contre l'imam, leur importance n'est que secondaire. Tant que l'ach'arisme est l'idéologie dominante, la croyance officielle d'un pays, croyance diffusée par la presse, invoquée par les médias, alors aucun libéralisme, endogène ou exogène ne pourra l'emporter durablement.

  L'idéologie de la soumission présente dans le soufisme appelle les masses à l'obéissance, obéissance au souverain, acceptation du destin... Les valeurs qu'il prône sont essentiellement négatives, se sont muées en dictons auxquels on se réfère aveuglément : « la sobriété est trésor impérissable », « la patience est la clé de la consolation », « le mauvais oeil m'a frappé mais Dieu me sauvera », « la prudence est impuissante face au destin », « le maudit reste maudit même avec une lanterne sur la tête ». Le fatalisme devient une forme de "sagesse populaire" qui freine l'initiative et la prise du pouvoir. Tant que ces valeurs passives ne sont pas transformées en valeurs constructives – refus, révolution, colère, rébellion, libération, lutte... – le peuple ne bouge pas et aucun appel à la liberté ne l'emporte. Car les racines du problème de la liberté et de la démocratie sont communes aux quatre tendances politiques de notre pays, y compris les libéraux chez lesquels règne la domination du président du parti et de ses cadres sur les masses. La situation est identique chez les islamistes, les marxistes et les nationalistes qui font allégeance aux théoriciens et aux dirigeants. L'appel au libéralisme ne peut triompher que d'une façon négative, en éradiquant les racines de l'hégémonie des gouvernants et de la soumission des peuples, cela par la reconstruction, sur des bases nouvelles, du réservoir culturel encore vivant dans notre culture nationale. Des bases nouvelles qui permettraient à l'homme d'avoir une efficience dans l'histoire, à la nature d'avoir ses propres lois et qui feraient de l'imamat un contrat, une allégeance et un choix ; aucun monopole, que ce soit celui de la tribu des Quraych jadis ou de l'armée actuellement, ne subsisterait ; le droit de censurer le pouvoir, la recherche du bien, l'interdiction de commettre des actes répréhensibles, l'exhortation en matière de religion, le droit de porter atteinte à l'imam et le fait qu'aucune obéissance n'est due à une créature qui désobéit au Créateur, tous ces principes seraient mis en exergue. Aussi les paroles de Amr Ibn Al-'As résonnent-elles en nous : « Pourquoi avez-vous tyrannisé les gens quand leurs mères les avaient engendrés libres ? » Et les paroles de 'Urabî, disciple d'Al-Afghânî, répondant aux propos du khédive – « Qu'êtes-vous, sinon les esclaves de nos bienfaits » – par ces mots : « Dieu nous a créés libres, et non comme un héritage ou un bien immobilier, et par Dieu l'unique, nous ne serons pas livrés en héritage et nous ne serons plus tyrannisés à partir de ce jour. » Notre combat pour la libération, nous ne le mènerons pas en traduisant, comme nous le faisons depuis deux cents ans, tout ce qui a été écrit sur le libéralisme occidental. Cela n'y contribue en rien et n'aboutit qu'à créer des foyers culturels isolés dans notre pensée contemporaine. Notre aspiration à la liberté se réalisera par la destruction du pouvoir, des causes de la répression et des facteurs d'oppression accumulés dans notre conscience historique depuis plus de 1 000 ans.

 L'erreur de notre génération est de séparer sa conscience politique de sa conscience historique. L'important n'est pas le discours que nous tenons à nos proches ou que nous nous tenons à nous-même au sujet d'un John Stuart Mill ou d'un Benjamin Franklin, mais le discours qui est tenu aux gens et ce qu'ils comprennent : qu'il n'y a pas de contrainte en matière de religion, que celui qui le désire blasphème et que nul n'a de main mise sur lui. Alors le cours de l'histoire changera ».

                                                                Hasan Hanafî

 « C'est un autre sujet d'importance majeure que celui de l'échec des précédentes expériences du libéralisme dans le monde arabe et des facteurs de cet échec. C'est pourquoi il faut l'aborder avec sérénité, prudence, souplesse de jugement. Hasan, mon frère, je suis parfaitement d'accord avec toi sur le fait que les racines du libéralisme arabe remontent très loin dans l'histoire de l'Europe... jusqu'au début de la Renaissance. Même si cela ne présente pas d'ambiguïté, il faut bien préciser que ce dont nous nous entretenons ici, c'est du libéralisme dans le domaine économique. Quant au bien-fondé de la séparation entre le champ de l'économie et celui de la pensée, c'est une autre affaire dira-t-on, mais c'est la question fondamentale. Néanmoins, je pense que la séparation est possible, méthodologiquement tout au moins, entre les deux questions qui suivent : d'une part, pourquoi les économies arabes n'ont-elles pas évolué vers un système capitaliste véritable ? Interrogation qu'a soulevée le penseur Maxime Rodinson dans L'islam et le capitalisme... D'autre part, pourquoi les élites contemporaines du monde arabe et islamique n'ont-elles pas réussi à implanter dans leur pays la modernité politique qu'elles avaient essayé d'importer d'Europe ? » Interrogation soulevée par un autre intellectuel français, Bertrand Badie, dans Les deux États : Pouvoir et société en Occident et en terre d'Islam. Je crois qu'il est tout à fait légitime de distinguer les deux questions, bien qu'elles constituent les deux faces de la même pièce, puisque nous ne pouvons en observer les deux faces à la fois. Nous en sommes donc réduits à les observer d'abord isolément pour les rassembler mentalement ensuite et tenter de reconnaître notre objet dans son intégralité.

  [...] La distinction que nous effectuons ici n'est donc, je le répète, qu'une simple distinction méthodologique. Nous sommes d'accord sur ce point comme sur bien d'autres, mais comme on me demande de « m'opposer » à toi, « représentant » du Machreq, en tant que « représentant » du Maghreb, je me trouve contraint de mettre en relief certaines questions et d'en passer d'autres sous silence. [...]

 (...) Au Maghreb, nous considérons comme parties intégrantes du « Machreq » non seulement les pays arabes mais aussi la Turquie et l'Iran, non seulement au sens géographique du terme « Machreq » mais aussi du point de vue culturel et religieux en général. En effet, les Maghrébins ne distinguent pas l'arabité de l'islam ; ils n'ont jamais mis aucune barrière entre le Hidjâz, l'Irak et la Perse ou entre le pays de Cham et la Turquie. Je reconnais que cette vision constitue jusqu'à présent une partie de notre « réservoir psychologique » selon ton expression favorite ; c'est pourquoi, en lisant tes articles, j'en suis venu à me demander pourquoi nous limitons à l'Égypte ach'arite « l'échec » du libéralisme importé d'Occident... L'aurait-il emporté dans l'Iran chiite ?

 Par ailleurs, est-il juste de généraliser ce mouvement à l'ensemble des pays arabes, Maghreb compris... ? Je ne ferai pas l'apologie du libéralisme importé d'Occident au Maghreb, mais je dirai que son destin fut bien différent de celui qu'il connut au Machreq. Au Maghreb, nous avons vécu une expérience qui a différé de celle de l'Égypte sur un point essentiel, à savoir que la modernité qui nous a été transmise par l'Occident ou que nous avons nous-mêmes importée ne contredisait pas de façon percutante le réformisme, comme ce fut le cas en Égypte. Bien au contraire : c'était le réformisme qui était alors vecteur de la modernité, adoptait les valeurs du libéralisme occidental et les « refondait » dans des moules nationalistes arabes et islamiques. C'était par conséquent un « réformisme nationaliste » qui conduisit le mouvement de modernisation et le combat pour l'indépendance en même temps. Tu peux d'ailleurs percevoir plus clairement ce qui s'est passé chez nous en te référant à l'expérience de Muhammad 'Abdû, Qâsim Amîn et Lutfi Al-Sayyid rassemblés dans une seule mouvance, d'où étaient absents Chablî Al-Chmayl, Farah Antûn et Salâma Mûsa ; les réactions négatives que ces derniers ont suscitées chez Muhammad 'Abdû, Rachîd Ridâ, Sayyid Qutb... n'ont pas eu d'équivalent chez nous. On peut dire que la trajectoire même du libéralisme continua à prévaloir après l'indépendance malgré la scission entre la droite et la gauche qui déchira le mouvement nationaliste arabe réformiste et modernisateur. La droite entraîna alors les libéraux modernisateurs autant que la gauche attira les réformistes, les nationalistes et les religieux. Cette scission se produisit à la base comme au sommet. Ainsi, ce que j'ai dit pourrait être vrai pour l'Égypte qui a connu et connaît, pour des raisons que tu sais, un combat âpre et permanent entre la modernité et le réformisme. Quant au Maghreb, la question diffère plus ou moins, mais elle diffère. Il est donc impossible, du point de vue théorique, de réduire à l'Égypte seule le problème de la défaite du libéralisme ; il faut en revanche étendre le phénomène à l'Iran, à la Turquie et à d'autres pays, ni arabes ni islamiques ; il s'ensuit qu'il est impossible de généraliser l'expérience égyptienne à l'ensemble des pays arabes. Il y a, au sein de la nation arabe elle-même, des cas particuliers constituant des aspects remarquables de telle ou telle expérience.

 Je passe ici à la deuxième question. Tu as en effet suffisamment mis en relief la manière dont la civilisation arabe et islamique a connu la riche expérience du libéralisme avant Al-Ghazâlî, puis comment survinrent ensuite défaite, régression et décadence et de là, comment la tyrannie domina... Tout cela est vrai et je ne te contredirai pas sur ce point.

 Cependant, on m'a demandé de considérer le problème à partir du Maghreb. Or, dans le passé, le Maroc et l'Andalousie étaient interdépendants et tu ne me convaincs pas lorsque tu fais porter toute la responsabilité de la dégradation puis de la défaite sur la doctrine ach'arite. Je ne dis pas cela pour défendre l'ach'arisme, car je suis plutôt de ceux qui évitent, autant que faire se peut, de s'enliser dans les querelles du passé. Cependant, lorsque j'observe le Maroc (et l'Andalousie) qui est de doctrine ach'arite, je constate qu'il a vécu le « libéralisme » arabe et islamique à l'ombre même de cette doctrine. Il est vrai que le Maroc et l'Andalousie n'ont pas connu ce pluralisme de groupes qu'a connu le Machreq, mais le « despotisme » de la doctrine ach'arite n'est pas en cause puisque cette absence de pluralisme date d'avant son implantation. En tout cas, l'histoire du Maghreb nous présente une autre image : le mouvement des Almoravides, base de l'État marocain, ancra solidement la tradition de la « consultation » islamique à l'intérieur du cadre libéral marocain et se lia avec la doctrine ach'arite soit dans la phase de fondation, soit dans la phrase de magnificence et d'apogée, lorsque l'hégémonie appartenait aux jurisconsultes plus conservateurs et plus rigides encore que les imams ach'arites eux-mêmes. Malgré cela, à la fin de la dynastie almoravide, apparut Ibn Bâjja, premier philosophe andalou. Quant à la dynastie almohade qui s'implanta ensuite, dans la phase de fondation, elle avait un lien direct avec l'ach'arisme et peut-être avec Al-Ghazâlî lui-même et elle conserva l'empreinte de l'ach'arisme avec une inclination pour le réformisme sunnite. Des philosophes et de grands savants porteurs du flambeau du nationalisme, de l'esprit scientifique et critique vécurent sous sa protection, tels Ibn Tufayl, Averroès, Ibn Zuhayr et d'autres... Cette dynastie appliqua à son tour le principe de la « consultation » islamique selon les traditions tribales prédominantes, les Marînides, les Sa'diens puis les Alaouites, mais la tradition de la « consultation » et de l'allégeance est restée en vigueur jusqu'à maintenant et le pays est toujours de doctrine ach'arite.

 On trouve également des jurisprudences et des positions à part dans le domaine de la « consultation » et de l'allégeance chez des imams ach'arites et malékites du Maghreb, mais je n'ai pas encore eu l'occasion de m'informer sur ce qui leur correspond chez les imams du Machreq dont les mu'tazilites, les ach'arites et les hanbalites. On trouve par exemple ce principe, consacré par les jurisconsultes du Maghreb, qui enlève le pouvoir législatif au souverain pour l'attribuer aux ulémas, réduisant ainsi le rôle du souverain à celui d'un simple exécutant. Ibn 'Arabî l'ach'arite, le malékite, célèbre pour son puritanisme, se lia à Al-Ghazâlî, en subit l'influence, et on le trouve expliquant le verset en ces termes : « Obéissez à Dieu, obéissez au Prophète et aux autorités parmi vous » ; après avoir exposé les points de vue des exégètes du Machreq, il les commente en disant :

 « La vérité, pour moi, est que l'expression « les autorités parmi vous » désigne les princes et les ulémas. Les princes parce qu'ils sont à l'origine de l'ordre et que le pouvoir leur revient, et les ulémas parce que les questionner est un devoir, leurs réponses sont indispensables et obéir à leurs fatwa est un devoir... Tout est soumis aux ulémas puisque le pouvoir est tombé entre les mains des ignorants, qui se trouvent donc dans l'obligation de recourir aux ulémas... Les princes n'ont plus de pouvoir du fait de leur ignorance ; ceux d'entre eux qui sont justes ont autant besoin des ulémas que les ignorants. » [...]

 La doctrine ach'arite ne fut absolument pas source de despotisme au Maroc, pas plus qu'elle ne l'a été ailleurs ou que ne l'a été toute autre doctrine religieuse.

 Certes, les ach'arites consacrèrent le dogme du « déterminisme » (jabr) mais dans une formulation théorique, le « gain » (kasb), aboutissant chez eux à ce qui ressemblerait assez à l'énoncé du libre-arbitre. Certes, les mu'tazilites proclamèrent le principe de « création des actions » ou libre-arbitre (khalq Al-af'âl), mais cela ne les empêcha pas de pratiquer un despotisme abominable quant au problème de la création du Coran. Pour ma part, je n'ai pas encore trouvé de textes concernant le « libéralisme » du pouvoir, hormis ce qui est désigné par le terme de « consultation » ; pourtant certains des mu'tazilites avaient des inclinations pour le point de vue de l'imamat... Cependant, critiquer les ach'arites ne signifie pas forcément opter pour les mu'tazilites. Ils ont été critiqués à leur tour par les hanbalites, à commencer par Ibn Taymiyya, et par les chi'ites...

 Je terminerai ici en disant que l'échec du libéralisme en Égypte ou dans d'autres pays arabes ne doit pas être rattaché à une doctrine religieuse par un lien de cause à effet. Et si certains penseurs occidentaux ont rattaché l'émergence du capitalisme et du libéralisme à la doctrine protestante – ceci étant sujet à controverse – rien ne permet d'expliquer l'échec du « libéralisme » dans le monde arabe par le « fatalisme » de la doctrine ach'arite ni même par l'hégémonie de la religion. Le libéralisme et le capitalisme l'ont emporté en Occident, malgré la présence continue de l'Eglise catholique, ainsi qu'au Japon où ils ont été transplantés... Or tu connais le conservatisme du Japon. Si tu me demandais mon avis, je te répondrais que, sur des facteurs internes difficiles à déterminer exactement, vient se greffer un facteur externe évident, l'expansion colonialiste. Bien que le mot « si » fasse partie de ceux dont il vaut mieux éviter l'utilisation en parlant du passé, je ne doute pas que tu t'accordes avec moi pour l'employer dans l'expression suivante : si l'Europe colonialiste n'était pas intervenue, le destin de la Renaissance de Muhammad 'Ali en Égypte et son expansion libérale auraient été autres, et il est probable que « cet autre destin » se serait concrétisé sans l'autorité de la « doctrine ach'arite ».

                                             Mohamed Abed Al-JABIRI

Modernité et tradition:

 « On entend de temps à autre des voix d'intellectuels de différents pays arabes qui clament que nous n'avons besoin ni des opinions des penseurs occidentaux, ni de leurs théories, ni de leurs modes d'expression et que ce que nous possédons nous suffit.

 Je comprends pour ma part ces déclarations lorsqu'elles émanent de ces savants traditionnels que nous avons désignés sous le terme de « réformistes ». Je les comprends car elles émanent dans ce cas de penseurs pour lesquels l'héritage est l'unique référence, l'univers mental et culturel exclusif ; ils sont donc fidèles à eux-mêmes en exprimant une conviction nourrie par une position idéologique globalement anti-occidentale, l'Occident représentant pour eux l’« adversaire historique ».

 Ce qui est plus difficile à comprendre, c'est que de telles déclarations puissent émaner d'intellectuels qui se sont formés en Occident, font commerce de la langue et de la culture occidentales et même, pour certains d'entre eux, pensent – c'est tout au moins ce qu'on ressent en les lisant – à l'intérieur de références culturelles européennes ou s'inspirent d'elles ; si l'on cherche leur degré de maîtrise de la culture arabo-islamique, l'on trouve quelquefois des failles, des lacunes qui touchent à l'essentiel. Malgré cela, certains n'hésitent pas à attaquer ce qu'ils connaissent – la culture occidentale – et à ironiser sur ce qu'ils ne connaissent qu'insuffisamment – la culture arabo-islamique.

 C'est une situation insolite, reflet d'une scission intérieure : ceux qui en sont la proie ont en général un mode de pensée occidental même s'ils s'expriment en arabe ; bien souvent, ils passent leurs vacances dans un pays européen et, lorsqu'il sortent de leur pays ou du pays arabe dans lequel ils travaillent, ils ont l'impression de sortir de prison. Quant à leurs habitudes en matière vestimentaire, domestique, alimentaire... elles sont intégralement occidentales. Ils persistent à dire que les théories occidentales ne nous conviennent pas, que nous n'en avons pas besoin car ce que nous avons nous suffit. J'ai lu dernièrement chez un collègue que les théories occidentales n'apparaissent que pour disparaître aussitôt et que par conséquent, à peine traduisons-nous en arabe un ouvrage faisant état de telle théorie qu'elle a déjà laissé place à une autre. On cite à ce propos l'existentialisme qui, à peine transmis au monde arabe, a commencé à décliner dans le pays qui l'avait vu naître, laissant place au structuralisme qui, lui aussi à peine introduit, régressa pour laisser place à la philosophie de l'absurde, et ainsi de suite... Ce collègue en concluait que nous n'avions nul besoin de théories qui apparaissaient pour disparaître et que notre héritage nous suffisait.

  En vérité, je n'admets pas cette position même si elle provient d'un auteur de bonne foi, animé d'une ardeur nationaliste et religieuse ; car ces propos – « notre héritage nous suffit » – sont pertinents dans un domaine et erronés dans un autre. S'il s'agit du domaine spirituel et religieux, alors notre héritage nous suffit véritablement, mais à condition d'en faire un héritage dont nous serions maîtres et que nous ferions fructifier sans sectarisme vis-à-vis des doctrines et tendances qui ont jalonné notre histoire, sans nous enliser de près ni de loin dans les querelles du passé. Si nous pouvions nous libérer de l'influence du passé sur nos opinions et aspirations et nous orienter par conséquent vers les problèmes du présent et de l'avenir, les affrontant avec l'esprit critique que requiert leur importance, nous pourrions effectivement nous contenter de notre héritage, qui deviendrait alors la somme des interprétations que nous ont laissées les anciens et de ce que nous aurions découvert nous-mêmes.

  Ce genre d'interprétation, qui relie le présent au passé, est le véritable contenu du concept de « renouveau » en islam. Ce « renouveau » concerne les énoncés introduits par l'islam dans les domaines de la croyance et de la charî'a. Quant à la science, au savoir, aux techniques, aux systèmes économiques, sociaux et politiques, ils n'entrent pas dans le champ que recouvre ce concept au sens juridico-islamique du terme. Ils ne concernent donc pas notre héritage d'un point de vue spécifique, même s'ils ont fait partie des réalisations de nos ancêtres. Leurs travaux dans ce domaine – sciences rationnelles, techniques... – constituent une part de l'héritage de l'humanité, une participation de notre civilisation à l'héritage humain en général.

 L'héritage humain dans le domaine de la philosophie, des sciences, des techniques et des systèmes économiques, sociaux et politiques reste continuellement lié au passé, c'est par conséquent une partie de l'histoire et il ne s'impose aucunement au présent ou à l'avenir. On peut même dire globalement que si les questions philosophiques et scientifiques qui se posaient dans le passé restent vivantes d'une manière ou d'une autre et pour un laps de temps plus ou moins long, les réponses proposées se trouvent toujours dépassées par le progrès de l'humanité. Et point n'est besoin de dire que ce qui caractérise notre époque, c'est la rapidité du progrès, qui fait de « l'histoire de la science » « l'histoire des erreurs de la science ». Si cela est incontournablement vrai des sciences mathématiques et expérimentales, il en est de même, et à plus vaste échelle, des sciences humaines en général : l'histoire de la psychologie, des sciences sociales, de la philosophie, de la méthodologie, de la littérature rassemble des doctrines qui ne sont plus ni justes ni opératoires car elles sont dépassées, elles sont entrées dans l'histoire pour appartenir à l'héritage humain. Si cela est vrai concernant les sciences de l'ère moderne, que dire alors des sciences du Moyen-Âge, tant islamiques que chrétiennes... En matière de littérature, de philosophie, de sciences et de techniques, le « renouveau » est un non-sens selon la conception islamique que nous avons exposée. On ne parvient pas à résoudre des problèmes nouveaux par une « interprétation » d'autrefois mais plutôt en les dépassant, en se libérant de ce qui fait obstacle au progrès. Voilà globalement ce que signifie la modernité. Elle est dans son essence une révolution envers l'héritage, ancien ou actuel, par la création d'un héritage nouveau. Actuellement la modernité, en sciences comme en littérature ou en philosophie..., n'a pas de patrie ou du moins, elle n'est pas encore limitée et n'est pas susceptible de l'être dans une quelconque partie de la terre. La modernité actuellement est conquérante, impitoyable ; si l'on ne fait pas l'effort de participer à son édification, tout au moins de la faire correspondre à sa spécificité, elle vous emporte et vous déracine, ou elle vous marginalise, vous jette hors du présent et de l'avenir. L'on ressasse le passé, mais c'est le passé lui-même qui rumine en soi.

 Cela ne signifie pas que nous devions nous détourner complètement de notre héritage et nous plonger totalement dans la civilisation contemporaine comme si nous étions des êtres sans racines. Il n'en n'est pas question ; mais l'instauration de la « modernité » en nous et chez nous exige un retour à la méthode, une reconstruction, modernisée, des relations que nous entretenons avec notre patrimoine : la modernité commence en englobant le patrimoine et son appropriation, seul moyen d'inaugurer avec lui une série de « territoires » et de façonner un héritage vraiment neuf, rattaché à celui du passé sur le plan de l'identité et du particularisme, distinct de lui sur le plan de l'universalisme et du cosmopolitisme.

 Notre héritage nous suffirait donc dans le domaine spirituel et religieux, du point de vue du dogme et de la charî'a, si nous savions comment pratiquer « le renouveau » d'une manière correspondant à notre époque, à ses événements, à ses innovations, à ses exigences... Hormis ce domaine, notre patrimoine est une partie de l'histoire, une partie de l'héritage humain dans son entier, et s'il arrivait qu'une partie de l'humanité puisse aller au-delà de cet héritage commun, le reste n'aurait plus qu'à se lever et rejoindre l'avant-garde. Nous pourrions remarquer que cette avant-garde change chaque jour d'opinions et de méthodes, et cela ne serait ni une honte ni une faiblesse mais plutôt un signe de vie et de progrès. Si nous n'agissons pas ainsi, si nous ne nous efforçons pas de tirer parti de toutes les idées tandis qu'elles s'accumulent devant nous en nous repoussant régulièrement vers l'arrière, la distance qui nous sépare de la modernité s'accroîtra continuellement. La modernité est aujourd'hui le leitmotiv de la vie dans tous les domaines : la modernité de la pensée est nécessaire à la production de savoir, nécessaire au renouveau et à l'interprétation dans le champ de la religion comme dans celui de la science, de la philosophie, de la politique, de la société, de l'économie. Quant à l'exercice du droit, et au premier chef « des Droits de l'Homme et du Citoyen », il dépend de l'ampleur que prendrons chez nous les instruments de la modernité politique mis à notre disposition : les institutions constitutionnelles modernes représentatives d'un droit, les libertés individuelles et collectives véritablement garanties.

 Quant à notre héritage, même si y abondent les différentes sortes de « modernités » dont notre passé a été témoin, il ne nous suffit pas pour réaliser la modernité requise par notre époque. Les « modernités » de notre passé nous sont utiles en tant que ce passé est lié au présent, mais on ne peut les charger de représenter la modernité qui forge notre époque et s'impose à nous et aux autres comme lien unique entre le présent et l'avenir : l'avenir auquel nous aspirons, dont nous sommes globalement les artisans, dans lequel nous entrons.

                                                Mohamed Abed Al-Jâbirî

 « Il nous faut lever l'ambiguïté qui entache la définition de certaines expressions. En effet, le sens du mot « héritage » ne recouvre pas nécessairement celui du mot « tradition », et des partisans de l’« héritage » se sont parfois montrés novateurs et créateurs, comme Ibn Taymiyya dans Naqz al-mantiq (« la réfutation de la logique ») ou dans Al-radd 'ala al-mantiqiyyîn (« réponse aux logiciens »). « Héritage » signifie plutôt développement de la culture locale et non implantation d'une autre culture. C'est la traduction du mot européen « tradition », qui signifie aussi héritage, qui a créé cette ambiguïté.

 Quant au terme de « modernité », il est également ambigu. Il pourrait signifier que l'on a recours aux procédés de l'époque pour analyser l'héritage, alors qu'ils lui sont extérieurs et s'inspirent de l'héritage de l'autre, qui a sécrété la modernité. Il pourrait signifier « renouveau », développement intrinsèque de l'héritage selon le propos fameux des rénovateurs – « Dieu envoie quelqu'un au début de chaque siècle pour renouveler la religion ». Par conséquent, « modernité » ne renvoie pas forcément à « Occident » mais signifie plutôt à la capacité de l'héritage à évoluer en tenant compte des conditions propres à chaque époque ; c'est une injustice flagrante que l'Occident monopolise cette modernité. Les termes d'« héritage » et de « renouveau » sont donc plus appropriés pour nous que ceux de « tradition » et de « modernité ». Pour être plus clair, le renouveau – c'est-à-dire la modernité – touche la forme (la langue) et le fond (le sens). L'on peut exprimer des réalités anciennes avec des termes nouveaux pour éviter l'ambivalence ancien/nouveau, dès que le nouveau se répand par la traduction et la diffusion d'autres cultures se superposant à celle du moi (arabe) ou la côtoyant. C'est ce qui s'est produit au IIIème siècle de l'hégire après que se fût répandue la culture grecque. Cela s'est répété depuis le siècle dernier, mais de nouvelles sciences philosophiques ne sont pas apparues malgré la diffusion de la culture occidentale. Ainsi Dieu est l'impulsion initiale, la cause première, la figure transcendante, l'essentiel de l'être et nous pouvons affirmer indubitablement que Dieu est l'infini, le parfait, l'absolu, l'idéal, la pensée, la conception, la pulsion vitale, le progrès, la liberté, la nature..., concepts qui se sont répandus aux Temps modernes à partir de la philosophie occidentale. Le fond, quant à lui, est une extension du sens implicite vers le sens large et de l'action limitée vers l'action libre et affranchie. Par conséquent, la profession de foi (chahâda)est engagement dans les problèmes de l'époque, la prière perception du temps, le jeûne conscience de la pauvreté de l'autre, l'aumône contribution à la réduire, le pèlerinage rassemblement annuel pour débattre de la situation des musulmans. De ce point de vue, le renouveau existe vraiment quant à la forme et quant au fond, quant à la langue et quant au sens. C'est un renouveau de l'intérieur qui maintient « le soi » dans sa continuité historique, sans que ne survienne entre son passé et son présent aucune cassure.

 Ainsi le discours « ce que nous possédons nous suffit » trouve-t-il une justification dès que la culture de l'autre prend le dessus sur sa culture propre. Ce débordement engendre en effet une réaction du « soi » contre la culture de l'autre : c'est ce qui est en train de se produire dans la réaction du « réformisme » face à la « laïcité ». Le refus de l'autre incarné par l'Occident actuellement est tout naturel étant donné l'égarement dans lequel nous nous trouvons, égarement de soi dans l'autre, débordement de l'autre en soi ; à mesure que l'occidentalisation s'accroît et en l'absence d'un véritable débat entre soi et l'autre, la défense des racines et de l'héritage s'amplifie. C'est en ces termes que se justifiait la révolte des jurisconsultes contre les partisans de la Grèce, défense des sciences des uns contre les sciences des autres, sciences de la fin contre sciences des moyens, « voies du Coran contre logique grecque », selon l'expression d'AI-Yamîni al-Sun'ânî, et grammaire arabe contre logique grecque, d'après ce que l'on sait des célèbres polémiques entre Abî Sa'îd Al-Sirâfî et Matta Bin Yûnis. La situation est analogue dans le monde arabe actuel : la période de « transplantation » se prolonge tandis que la période de « création » n'a pas encore commencé. Nous traduisons depuis cent ans, mais nos innovations sont restées extrêmement limitées ; la rapidité avec laquelle se diffuse la culture occidentale a conduit à l'occidentalisation de notre propre culture. Les partisans de la culture occidentale l'ont érigée au niveau d'une culture internationale ; ils l'ont sortie de son berceau et lui ont attribué davantage que ce qu'elle méritait bien que toute culture, y compris la culture occidentale, soit locale, issue de conditions historiques, géographiques, humaines, sociales, économiques et politiques spécifiques (...)

jeudi 03 mai 2012 23:26 , dans Traduction


John RAWLS, Théorie de la justice

La justice comme équité

   Mon but est de présenter une conception de la justice qui généralise et porte à un plus haut niveau d’abstraction la théorie bien connue du contrat social, telle qu’on la trouve, entre autres, chez Locke, Rousseau et Kant. Pour cela, nous ne devons pas penser que le contrat originel soit conçu pour nous engager à entrer dans une société particulière ou pour établir une forme particulière de gouvernement. L’idée qui nous guidera est plutôt que les principes de la justice valables pour la structure de base de la société sont l’objet de l’accord originel. Ce sont les principes mêmes que des personnes libres et rationnelles, désireuses de favoriser leurs propres intérêts et placées dans une position initiale d’égalité, accepteraient et qui, selon elles, définiraient les termes fondamentaux de leur association. Ces principes doivent servir de règle pour tous les accords ultérieurs ; ils spécifient les formes de la coopération sociale dans lesquelles on peut s’engager et les formes de gouvernement qui peuvent être établies. C’est cette façon de considérer les principes de la justice que j’appellerai la théorie de la justice comme équité (fairness).

   Par conséquent, nous devons imaginer que ceux qui s’engagent dans la coopération sociale choisissent ensemble, par un seul acte collectif, les principes qui doivent fixer les droits et les devoirs de base et déterminer la répartition des avantages sociaux. Les hommes doivent décider par avance selon quelles règles ils vont arbitrer leurs revendications mutuelles et quelle doit être la charte fondamentale de la société. (...)

   Dans la théorie de la justice comme équité, la position originelle d’égalité correspond à l’état de nature dans la théorie traditionnelle du contrat social. Cette position originelle n’est pas conçue, bien sûr, comme étant une situation historique réelle, encore moins une forme primitive de culture. Il faut la comprendre comme étant une situation purement hypothétique, définie de manière à conduire à une certaine conception de la justice. Parmi les traits essentiels de cette situation, il y a le fait que personne ne connaît sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social, pas plus que personne ne connaît le sort qui lui est réservé dans la répartition des capacités et des dons naturels, par exemple l’intelligence, la force, etc. J’irai même jusqu’à poser que les partenaires ignorent leurs propres conceptions du bien ou leurs tendances psychologiques particulières. Les principes de la justice sont choisis derrière un voile d’ignorance.

 RAWLS, Théorie de la justice, traduit de l’américain par C. Audard, Paris, Le Seuil, 1987.

  La Théorie de la justice (1970) de John Rawls représente une rupture dans la philosophie analytique, parce que ce livre monumental ne se préoccupe guère du langage ordinaire et du sens qu’on peut donner au mot « justice », et viole franchement le principe imposé par Hume de la stricte séparation entre faits et valeurs. Ce qui demeure de la philosophie analytique, c’est l’effort inlassable d’argumentation et de distinction pour parvenir à une définition autonome, réelle et non verbale, de la justice, une définition qui permette d’éclaircir et de résoudre certains problèmes politiques et sociaux. Mais Rawls va au-delà de cette méthode d’analyse en retrouvant, de son propre aveu, la grande tradition du contrat social, notamment dans sa formulation rousseauiste et kantienne, dont il veut donner une interprétation « naturelle et procédurale ».

     Au-delà de la simple légalité ou autorité de la loi (rule of law), justice formelle qui n’est que la conformité au droit existant, se pose le problème de la justice des institutions sociales. Ces structures de base sont définies par la présence de règles publiques et contraignantes - jeux, rites, procès, parlements, marchés, régimes de propriété, les jeux de langage comme formes de vie - qui font d’une « société bien ordonnée » un système de coopération stable. Or, pour juger de la justice d’une institution sociale, il faut disposer d’une définition ou d’une « théorie » de la justice. Laquelle est la bonne ?

    Pour répondre à cette question, qui est, comme on sait, le thème premier de la République de Platon, Rawls imagine une situation hypothétique, sans réalité historique mais, dit-il, que nous pouvons retrouver à chaque instant en pensée, et dans laquelle des personnes libres et rationnelles devraient choisir les règles permanentes et contraignantes de leur association, les principes généraux, publics, simples et universels selon lesquels elles répartiront les biens essentiels et trancheront des différends qui ne manqueront pas de naître.

     On remarquera que, dans cette formulation nouvelle du contrat social, les partenaires ne doivent pas faire un choix politique mais plutôt décider d’une question philosophique : quelle est la meilleure conception de la justice ? Les personnes libres et égales qui doivent définir les termes de la charte fondatrice de leur association en tenant compte de la rareté des biens et des revendications concurrentes ne sont animées les unes envers les autres ni par la sympathie ni par la haine. Elles sont indifférentes les unes aux autres (mutually desinterested). Mais le trait essentiel qui caractérise cette situation imaginaire, c’est que les partenaires ne connaissent pas leur place dans l’association future (maître ou esclave ? riche ou pauvre ?), ignorent même jusqu’à leurs dons naturels, leurs préférences, leur conception de l’existence. C’est ce que Rawls appelle le « voile de l’ignorance ». Quelle conception de la justice ces personnes soucieuses de défendre leurs intérêts essentiels sans les connaître par avance, retiendraient-elles ? Rawls affirme qu’elles éliraient ce qu’il appelle la « théorie de la justice comme équité », de préférence à toute autre conception, en particulier l’utilitarisme.

    L’utilitarisme, qui apparaît au XVIIe siècle avec Helvétius et Hume, mais a trouvé sa formulation classique au XIXe siècle avec Jeremy Bentham (1748-1832) et J. -S. Mill (1806- 1876), repose sur l’idée qu’une société est bien ordonnée et donc juste, lorsque ses institutions de base sont organisées de manière à apporter la plus grande somme totale de satisfactions à l’ensemble de ses membres. Cette théorie imagine donc une sorte de spectateur impartial qui, parce qu’il dispose de toutes les informations, serait capable de déterminer, par un bilan des gains et des pertes, quelle est la règle qui apporte la plus grande utilité — totale ou moyenne — au plus grand nombre. Il est clair que l’utilitarisme peut servir à justifier — au nom de la justice et par une sorte de ruse du « bien-être général » - n’importe quel système d’oppression : « tous comptes faits », l’esclavage de quelques-uns est juste parce qu’il permet de maximiser les avantages des autres, par exemple en favorisant la naissance d’une classe aisée qui pourra se consacrer utilement à la science, à l’art ou à la politique.

    A cet utilitarisme qui étend à la société le raisonnement qui anime les choix économiques individuels (un sacrifice pour un gain plus grand ultérieurement), Rawls oppose donc la théorie de la justice comme équité (fairness), qui repose sur deux principes.

    Le premier affirme le droit égal de chacun aux libertés de base, comme les libertés politiques, la liberté d’expression et de conscience, l’intégrité de la personne, etc.

   Le second stipule que les inégalités sociales sont acceptables, à condition qu’elles soient « organisées » à l’avantage de chacun, notamment les plus défavorisés.

  Ces deux principes sont hiérarchisés selon un ordre de priorité : pour Rawls, il n’y a pas d’injustice dans le fait qu’un petit nombre obtienne des avantages supérieurs à la moyenne, à condition que soit par là même améliorée — mais comment peut-on le savoir ? — la situation des plus défavorisés.

   L’égalitarisme du premier principe est donc tempéré par une sorte de réalisme utilitariste. Mais cette concession est strictement limitée dans la mesure où le premier principe, de nature politique, interdit de justifier la perte de liberté de certains par la quantité plus grande de biens, de « plaisirs » que les autres se partageraient. Bref, Rawls, comme Rousseau dans le Discours sur les sciences et les arts, souligne le prix politique de l’accumulation excessive des richesses.

    Une fois posés ces principes et défini l’ordre de priorité, Rawls s’attache à décrire, idéalement, les institutions qui peuvent faire de la société un système juste et stable, stable parce que juste.

     A la Constitution, au sens politique, sont réservées les dispositions qui garantissent à chacun les libertés essentielles, tandis que la législation, exclusivement sociale et économique, doit avoir pour finalité la « maximisation des attentes à long terme des plus désavantagés ».

  Il importe de remarquer que Rawls se détache de la tradition grecque en disjoignant le bien et le juste. Sa critique de l’utilitarisme s’inscrit dans une critique plus générale des théories « téléologiques » (de telos, le but, la fin) de la justice qui définissent celle-ci à partir d’un bien suprême, d’une fin dominante, qu’il s’agisse du plaisir, de l’utilité ou de l’excellence (Nietzsche, selon Rawls192). La justice ne consiste pas à imposer un idéal de la personne humaine auquel il faudrait tout sacrifier ; elle doit permettre à chacun de mener à bien son « projet de vie » dans le cadre de multiples associations qui donnent à chacun le premier des biens, le respect de soi. La priorité de la justice sur le bien est une façon de défendre la richesse de la société civile, la diversité des personnalités, la liberté, contre les contraintes des principes moraux.

 

    Le livre de Rawls a donné lieu à de nombreux débats. Hare a défendu l’utilitarisme. Robert Nozick dans Anarchie, État et Utopie (Anarchy, State and Utopia), tout en reprenant l’idée libérale d’un État minimal occupé uniquement à protéger les citoyens de la force, a défendu contre Rawls la possession légitime (entitlement), la juste acquisition et la juste transmission des biens. On pourrait cependant essayer de faire une comparaison entre les conceptions de Rawls et une œuvre de Sartre en définitive méconnue, mais tout aussi imposante que la Théorie de la justice. D’une certaine manière, en effet, la Critique de la raison dialectique, en se plaçant à l’intérieur de la philosophie marxiste, « horizon indépassable » Selon Sartre, cherche à décrire la formation de la société injuste à partir des relations humaines individuelles, dans un univers de rareté des biens.

  On peut dire ainsi que Rawls, par la modification qu’il apporte à l’utilitarisme et Sartre, en se battant pour concilier marxisme et existentialisme, mettent tous les deux au cœur du problème de la justice et de l’action (Sartre parle alors de praxis) la notion de communication.

  Pour Rawls, la chose est claire dans la mesure où la définition de la justice passe par un débat où chacun doit imaginer, « sous le voile de l’ignorance », la conception la plus juste, celle qui assure à chacun, quel qu’il soit, les biens essentiels. Mais l’expérience de pensée qu’il imagine n’est possible que si chaque participant peut concevoir ce que serait sa situation, abstraction faite de ses particularités sociales, psychologiques, physiques, etc. Cet effort de compréhension n’est à son tour possible que dans ce que Habermas appelle une « situation idéale de parole », à l’abri des pressions, des manipulations, des peurs et des influences. Chacun, dans cette discussion « constitutionnelle », est placé dans une situation d’égalité antérieure à l’égalité d’ailleurs aménageable qui peut venir de la distribution des biens matériels. L’égalité première est celle de la discussion sans laquelle les autres revendications à l’égale distribution des biens et à la justice ne peuvent s’exprimer.

  

lundi 30 avril 2012 02:38 , dans La justice


Des lois liberticides contre les manifestants

Manifestations sociales, autorité de l’Etat et le droit à la résistance pacifique

Des lois liberticides contre les manifestants

Sous prétexte d’endiguer les débordements violents des derniers mouvements sociaux, le gouvernement de Mariano Rajoy  veut durcir le Code pénal.

 Conscient que les coupes budgétaires et la réforme du travail peuvent déclencher des mouvements de protestation semblables à ceux des Indignés du 15 mai [2011], des étudiants du “printemps de Valence” […], le gouvernement de Mariano Rajoy a décidé d’anticiper. L’exécutif va réformer “en profondeur” le Code pénal, le Code de procédure pénale et la loi sur la sécurité urbaine.

 Le ministre de l’Intérieur, Jorge Fernández Díaz, a déclaré que le durcissement était indispensable pour lutter contre la “spirale de violence” des “collectifs antisystème” qui utilisent des “techniques de guérilla urbaine”. Mais, au-delà du contrôle des éléments violents, c’est toute une série de lois liberticides qui va être mise en place.

 L’ensemble des mesures annoncées ces derniers jours vise à renforcer l’autorité de l’Etat. Le durcissement des sanctions à l’égard des violences urbaines, semblables à la législation antiterroriste conçue pour les cas de kale borroka [guérilla urbaine des jeunes indépendantistes] au Pays basque, résulterait directement des affrontements qui ont eu lieu à Barcelone lors de la grève générale du 29 mars. Il faut que les « gens craignent davantage l’Etat », n’a pas hésité à dire le ministre de l’Intérieur du gouvernement autonome catalan, Felip Puig.

    Pour autant, la violence ne serait qu’un alibi des conservateurs. Ils souhaitent notamment qualifier “la résistance passive ou active à grande échelle” comme un délit d’ « atteinte à l’autorité ». La référence aux grandes mobilisations estudiantines de Valence et au mouvement des Indignés est incontestable. Avec cette législation, toute personne se rendant à un rassemblement des Indignés, souvent organisé à la dernière minute et sans l’aval des autorités, pourrait être condamnée. La participation aux mobilisations deviendra répréhensible ; la diffusion sur Internet et les réseaux sociaux d’appels à des manifestations “violentes” et susceptibles de « menacer l’ordre public » sera également punie et considérée comme un “délit d’appel à rejoindre une organisation criminelle”. Les appels à des rassemblements non autorisés par les autorités, comme ceux qui ont eu lieu le 15 mai et les jours suivants à la Puerta del Sol à Madrid, en feront partie.

  Les comportements menaçants, comme le fait de lancer des objets dangereux, seront désormais ajoutés à la liste des motifs considérés comme une agression contre les forces de l’ordre. Si ces attitudes violentes se produisent lors de manifestations ou de grands rassemblements, cela constituera une circonstance aggravante. Pénétrer dans un établissement public ou en interdire l’accès constituera un trouble à l’ordre public, tandis que les dégradations de ces établissements, ainsi que l’interruption des services publics seront plus sévèrement punies. Pour le ministre de l’Intérieur, “il ne s’agit pas seulement de réagir juridiquement aux initiatives de guérilla urbaine qui prolifèrent dans nos villes”, mais de refuser l’“angélisme juridique”. Le Code pénal espagnol est pourtant déjà l’un des plus répressifs d’Europe.

 Luis Giménez San Miguel, diario Público, traduit et publié dans Courrier International n° 1120, 19-25 avril 2012, page 17

 El Gobierno de Mariano Rajoy es consciente de que los recortes sociales y la reforma laboral van a seguir provocando que las calles se consoliden como un foco de protesta. Lo han visto ya en las movilizaciones de los indignados del 15-M, los estudiantes de la 'Primavera Valenciana' y la huelga general del 29 de marzo. Ante esta escalada de la tensión social, el Ejecutivo ha decido reformar "en profundidad" el Código Penal la Ley de Enjuiciamiento Criminal y la ley orgánica de protección de la seguridad ciudadana.

El ministro de Interior, Jorge Fernández Díaz, ha justificado hoy en el sesión de control del Congreso este endurecimiento alegando que es necesario luchar contra lo que denomina una "espiral de violencia" practicada por lo que ha definido de "colectivos antisistema" que practican "técnicas de guerrilla urbana", según recoge Europa Press. Pero la legislación va más allá de los violentos y plantea una nueva batería de restricciones de derechos.

Todas las medidas que se han anunciado en los últimos días junto con las que ha adelantado hoy el ministro de Interior, van dirigidas a mantener un mayor control del orden público. Entre ellas el endurecimiento de las sanciones para la violencia callejera, equiparándolo con la legislación antiterrorista diseñada para tratar los casos de kale borroka en el País Vasco, directamente relacionado con los enfrentamientos que se vivieron en Barcelona durante la jornada de huelga del 29-M. Se trata de que  « la gente tenga  más miedo   al sistema », como dijo la semana pasada el conceller de Interior de Catalunya, Felip Puig.

Sin embargo, los violentos no son el único objetivo de las reformas que proponen los conservadores. Otra de sus propuestas es incluir como delito de "atentado a la autoridad la resistencia pasiva o activa grande". En clara referencia a las movilizaciones estudiantiles de Valencia y el movimiento 15-M, con esta legislación podrían ser condenados por atentado todas las personas que acudan a las movilizaciones de los indignados, que suelen llevarse a cabo sin previa notificación a la Delegación de Gobierno.

La participación en estas protestas no será el único acto castigado. La reforma propuesta prevé que sea considerado "delito de integración en organización criminal" difundir a través de Internet y las redes sociales las convocatorias "violentas" y que "alteren gravemente el orden público", que podrían ser todas aquéllas que no hayan sido notificadas y que se nieguen a abandonar el lugar pese al aviso de la Policía. Exactamente lo que pasó el 15 de mayo y los días posteriores en la Puerta del Sol de Madrid.

España tiene la mayor tasa de presos de toda Europa Occidental y de los índices de criminalidad más bajos  Además, se va a introducir entre "las modalidades de acometimiento" (ataque violento dirigido contra un policía) las amenazas y comportamientos intimidatorios o el lanzamiento de objetos peligrosos.

Otra medida, que recoge Europa Press, es que se considerará como agravante cuando las conductas violentas se produzcan en manifestaciones o concentraciones y se incluirá como delito de desorden público los supuestos en los que se penetre en establecimientos públicos o se obstaculice el acceso a los mismos. En este sentido, se ampliará la cuantía de los daños no sólo a los que se produzcan en establecimientos, sino también a los que se deriven por la interrupción de cualquier servicio público.

Pese a que el titular de Interior ha dicho que "no se trata sólo de responder desde el Código Penal a iniciativas de guerrilla urbana que cada vez proliferan más en nuestras calles, pero tampoco instalarnos en el buenismo jurídico", España ya cuenta con Código Penal duro si se compara con el resto de Europa.

De hecho, en la actulidad España tiene la mayor tasa de presos de toda Europa Occidental. Por contra, los índices de criminalidad están, por el momento, entre los más bajos.

    http://www.publico.es/espana/429078/interior-considerara-la-resistencia-pasiva-un-atentado-a-la-autoridad

mercredi 25 avril 2012 15:46 , dans La société


Nucléaire iranien : toute attaque préventive serait une erreur fatale ( Le Monde _ Débats)

            Nucléaire iranien : toute attaque préventive serait une erreur fatale

 Tirons les leçons de la guerre froide pour restaurer un climat de paix

 La crise déclenchée par le programme nucléaire iranien est arrivée au point où une option militaire par Israël ou les Etats-Unis est évoquée et semble inéluctable pour certains. Or l’évaluation des risques présentés par ce programme est souvent obscurcie par une propagande partisane. Ainsi le débat public concernant les droits de l’Iran signataire du traité de non-prolifération (TNP) est vicié par plus d’une décennie d’accusations qui confondent les activités légitimes permises par le TNP et celles qui violent ce même traité.

 Avant que l’irréparable ne se produise, il est temps de rétablir une certaine vérité. L’Iran a le droit d’enrichir l’uranium pour son programme nucléaire civil, sous contrôle de l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA). En effet, le TNP établit une claire distinction entre l’interdiction de fabriquer, avec ou sans assistance, des armes nucléaires et le fait d’acquérir la capacité d’en fabriquer qui reste autorisée. De nombreux pays d’ailleurs dans le monde ont cette capacité, même à court terme.

  Le programme nucléaire iranien a une longue histoire qui remonte au temps du chah. Après la révolution, en 1979, il fut interrompu et repris à la fin des années 1980. Pendant dix-huit ans, l’Iran a conduit des activités d’enrichissement sans en rendre compte à l’AIEA. Cependant, en 2003, sous la pression internationale l’Iran accepta de signer et d’appliquer le «protocole additionnel», additionnel aux accords de garantie avec l’AIEA et qui donne à cette Agence plus de droits d’inspection et d’information.

  De plus, sous l’insistance du groupe EU3 – France, Royaume-Uni, Allemagne–, l’Iran dans un geste de bonne volonté a suspendu toutes ses activités d’enrichissement d’uranium. Malgré ces efforts, l’Iran a été traîné devant le Conseil de sécurité de l’ONU qui lui a enjoint de cesser définitivement toute activité d’enrichissement. Dans ces conditions, en 2006, le nouveau gouvernement dirigé par Mahmoud Ahmadi Nejad a décidé de suspendre l’application du protocole additionnel.

 Cependant, à ce jour, rien ne prouve que l’Iran ait violé le TNP après l’année 2003, malgré des études sur les techniques de construction des armes nucléaires diffusées mais non vérifiées par l’AIEA et malgré les soupçons suscités par la construction clandestine du site de Forlow, près de Qom.

 Il est vrai que, depuis, l’Iran se met en position d’acquérir la capacité de fabriquer des armes nucléaires. Cette éventualité associée aux menaces proférées par les leaders iraniens à l’encontre de l’existence d’Israël explique la paranoïa israélienne et sert d’alibi aux menaces de Benyamin Nétanyahou . Mais plus l’Iran sera menacé et sanctionné, plus il accélérera ses travaux d’acquisition de l’arme nucléaire. D’autant plus que la controverse nucléaire iranienne est liée au régime politique et à la confrontation entre ce pays et les pays occidentaux.

 Mais faire de l’enjeu nucléaire un enjeu de division politique et de changement de régime est illusoire. Il est vraisemblable qu’aucun Iranien, quelles que soient ses opinions, n’acceptera de renoncer à la souveraineté de son pays et de se rendre aux pressions extérieures.

  Pourtant, l’ombre de la guerre s’étend de plus en plus sur les pays du Moyen-Orient. Au cours de ces derniers mois, nous avons vu les pays occidentaux prendre une série d’initiatives afin d’isoler et d’acculer l’Iran. Ces mesures auront de graves conséquences sur la vie de la population, mais rien n’indique que le public iranien en sera plus motivé pour renverser le régime. Cependant, les préparatifs de la guerre continuent et rendent l’option militaire presque acceptable à l’opinion occidentale et probable à l’opinion iranienne. L’histoire de la guerre froide devrait nous rappeler que le pouvoir égalisateur de l’arme nucléaire pourrait devenir pour les pays menacés un puissant argument en sa faveur.

 Toute attaque militaire en provenance d’Israël ou des Etats-Unis provoquera la sortie de l’Iran du TNP et sa fuite en avant vers le nucléaire militaire. Les conséquences d’une telle attaque seraient dramatiques. Une attaque israélienne venant d’un pays non-signataire du TNP contre un pays signataire de ce traité provoquerait tout d’abord l’explosion du TNP, qui est pour l’instant notre unique rempart contre la prolifération, mais aussi une probable dissémination des armes nucléaires dans la région, associée à la création d’une situation régionale de conflits et de crises et à une crise économique mondiale autour du pétrole. Par ailleurs, rien ne garantit qu’une telle attaque arrêterait un programme militaire iranien ou un renversement de régime.

 Les conséquences en revanche seraient terribles pour l’équilibre régional et mondial. Il devient donc urgent de chercher à éviter un conflit et de restaurer un climat de paix. Pour conjurer ces crises, il serait nécessaire, conformément au TNP, de reconnaître à l’Iran le droit à l’énergie nucléaire pacifique. En contrepartie, les négociations devraient requérir de l’Iran l’application du protocole additionnel, la limitation, peut-être provisoire, du niveau d’enrichissement et une coopération avec les instances internationales pour la production de matériaux fissiles, en échange de la levée progressive des sanctions internationales.

  Cet accord permettrait ainsi de promouvoir efficacement auprès des pays du Moyen-Orient une zone libre d’armes nucléaires et d’autres armes de destruction massive. Il pourrait être complété par la création de centres internationaux de production de matériaux fissiles.

 Il est évident qu’un tel accord se heurterait à de nombreux obstacles aussi bien aux Etats-Unis qu’en Israël, en Europe ou de la part des radicaux iraniens. En particulier, les pays occidentaux se montreront sceptiques sur la bonne foi des Iraniens et sur leur volonté de respecter untel accord. De plus, il ne faut pas mésestimer les inquiétudes israéliennes, depuis Khomeiny les dirigeants iraniens n’ont pas cessé de dénoncer l’illégalité de l’existence d’Israël. Il est donc légitime que ce pays cherche à se protéger.

  Mais on peut douter de l’intérêt des Iraniens à déclencher un conflit direct contre Israël, a fortiori nucléaire. En tout cas, de l’aveu même des Israéliens donc, une attaque ne pourrait au maximum que retarder le programme iranien de deux ou Trois ans, elle aurait pour effet de rendre l’hypothèse redoutée un peu moins invraisemblable à long terme. Ainsi une guerre préventive serait une politique de gribouille et serait seule à donner un semblant de plausibilité à une vengeance nucléaire iranienne ou musulmane.

  Néanmoins, cette situation doit être prise en compte et des mesures de précaution complémentaires devraient être prises à l’égard de l’Iran dans l’attente des résultats des mesures de contrôle et vérification. En particulier, une politique de containment (son confinement dans sa sphère géographique), telle qu’elle a été mise en œuvre Pendant la guerre froide à l’égard de l’URSS, permettrait de contenir les ambitions Nucléaires de l’Iran.

 L’essentiel dans la conduite de cette crise est d’éviter de nous engager dans une spirale de la violence dont personne ne peut dire qu’il en maîtriserait les conséquences, mais dont on est sûr qu’elles seraient à la fois criminelles et suicidaires pour la région et pour la sécurité du monde.

Paolo Cotta-Ramusino , Pierre Hassner & Bernard Norlain , Le Monde, Jeudi 19 avril 2012, page 19, décryptages Débats

Paolo Cotta-Ramusino : Secrétaire général de Pugwash Conferences on Sciences and World Affairs

Pierre Hassner : Chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales

Bernard Norlain : Général de l’armée de l’air (2e section)

dimanche 22 avril 2012 01:43 , dans Le droit de savoir


La biologie synthétique, un grand pas pour l’humanité ?

Un espoir pour nourrir la planète

  Cette science qui consiste à fabriquer des organismes vivants à partir de rien pourrait nourrir les hommes sans endommager l’environnement, s’enthousiasme le célèbre généticien Johnjoe McFadden.

   La biologie synthétique, c’est-à-dire la science visant à créer de nouveaux organismes vivants, pourrait être à l’origine d’une nouvelle révolution industrielle. C’est ce que vient de déclarer le gouvernement britannique, qui en a fait un de ses chantiers de recherche prioritaires. Mais, selon de nombreux militants écologistes, la création de nouvelles formes de vie constitue une menace pour celles qui existent déjà. Reste que la biologie synthétique pourrait être notre meilleure chance de préserver la vie sur notre planète.

  Les agissements de l’homme ont toujours eu des conséquences considérables sur la planète. Il y a environ 50 000 ans, l’Australie était couverte de forêts tropicales et de prairies où paissaient de grands herbivores, eux-mêmes chassés par des marsupiaux carnivores. Dix mille ans plus tard, les forêts, la mégafaune et les carnivores ont tous disparu. Que s’est-il passé ?

   De nombreuses hypothèses ont été avancées comme un bouleversement climatique ou la destruction d’un écosystème. Toutefois, selon une récente étude menée par l’équipe de Susan Rule, de l’Australian National University, sur des échantillons de pollen, le seul coupable serait l’homme.

   Les humains sont apparus sur le continent il y a environ 45 000 ans et ont commencé à déclencher des incendies et à chasser sur tout le territoire, provoquant l’extinction de nombreuses espèces. Ces destructions ne sont pratiquement jamais intentionnelles et résultent généralement de nos progrès dans l’agriculture ou l’art de la chasse. Aujourd’hui, la technologie nous permet de laisser nos traces jusque dans les couches supérieures de l’atmosphère. Et les choses ne sont pas près de s’arranger à l’heure où nous sommes de plus en plus nombreux à vivre sur cette planète et à aspirer à un mode de vie occidental. Si la nature a peut-être bientôt atteint ses limites, la solution pourrait consister à les repousser.

   Pour son développement, l’homme a toujours manipulé la nature. Quand la chasse n’a plus suffi, il a domestiqué des aurochs, qui sont devenus nos bœufs. Quand la cueillette n’a plus suffi, il a cultivé des herbes sauvages qui sont devenues notre blé, notre maïs et notre riz.  Toutes ces choses, ainsi que de nombreuses espèces domestiquées, sont le produit de la technologie humaine au même titre que les voitures et les téléphones portables. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des défis inédits. En 2050, quand il faudra nourrir près de 10 milliards de personnes tout en leur permettant de faire rouler leurs voitures et de s’occuper de leurs déchets, la planète pourrait bien ne plus avoir suffisamment de ressources.

   La biologie synthétique pourrait au moins apporter un début de réponse à ce problème. Les scientifiques ont déjà développé des semences génétiquement modifiées permettant de meilleures récoltes sur des terrains plus limités et résistant mieux à la sécheresse, aux maladies et aux parasites. Les OGM sont un peu à la biologie synthétique ce que les mécaniciens sont à un concepteur d’automobiles. S’ils peuvent améliorer les performances d’une voiture, même les meilleurs ne parviendront jamais à transformer une Ford Cortina en Ferrari.

  Les OGM actuels sont les Ford Cortina de l’agriculture, et les spécialistes de la biologie synthétique espèrent pouvoir en faire des Ferrari, capables d’exploiter une part plus large du spectre lumineux pour la photosynthèse ou de capter l’azote directement dans l’air sans passer par les engrais.

   Aujourd’hui, les scientifiques imaginent de nouveaux micro-organismes qui absorbent et dégradent des polluants toxiques, ou utilisent les déchets agricoles pour produire de l’électricité. Bien sûr, cela n’est pas sans risque. Mais il serait aussi dangereux de ne rien faire. Une croissance démographique incontrôlée peut causer bien plus de ravages que des organismes de synthèse. Ceux-ci présentent actuellement des déficiences génétiques implantées intentionnellement de manière à ce qu’ils s’autodétruisent au cas où ils échapperaient aux laboratoires.

   Naturellement, certains organismes de synthèse, comme ceux qui nettoient les marées noires, devront bien sortir des laboratoires et être capables de survivre dans l’environnement au moins un certain temps. Pourrions-nous alors être victimes de tels organismes ? Un spécialiste de la biologie synthétique dirait que nous avons autant de chances d’être affectés par un micro-organisme dévoreur de pétrole qu’un Boeing 747 en a d’aller sur la Lune.

  Les micro-organismes et les agents pathogènes sont deux choses très différentes et ils évoluent sur des territoires qui ne se mélangent pas si facilement. Certes, le risque zéro n’existe pas, mais pour autant que nous le sachions, la modification génétique est probablement la seule technologie qui n’ait pas provoqué de catastrophe (tout en nourrissant des millions d’êtres humains). Jusqu’à présent, tous les travaux de biologie synthétique ont été menés avec la plus grande prudence.

   Loin d’être une menace pour notre planète, la biologie synthétique est peut-être notre meilleure chance pour l’avenir.

 Johnjoe McFadden (Professeur de génétique moléculaire à l’université de Surrey, au Royaume-Uni, et rédacteur régulier d’articles scientifiques dans The Guardian.

                Courrier international, n° 1119, 12 - 18 avril 2012, pp 39-40

lundi 16 avril 2012 03:02 , dans Lectures complémentaires


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